3/3 “L’Europe aux Européens” : les frontières, cible privilégiée de désinformation pour l’extrême droite

Création : 30 juillet 2021
Dernière modification : 24 juin 2022

Autrices : Inès Hammadi et Solweig Bourgueil, master droit européen, Université Paris-Est Créteil

Auteur : Vincent Couronne, chercheur associé au laboratoire VIP, Université Paris-Saclay

Quand il s’agit des frontières, la désinformation vient le plus souvent d’un seul camp. Une rapide recherche sur le site des Surligneurs le montre assez clairement : la plupart des propos qui donnent à voir une vision erronée de la gestion des frontières sont le fait de Marine Le Pen et d’autres personnalités d’extrême droite ou très à droite comme Éric Ciotti, notamment sur le sujet de l’immigration. Pourquoi une telle concentration d’erreurs, souvent volontaires, parfois non, dans la bouche de l’extrême droite en France ?

La tentative russe de déstabilisation de l’Union européenne 

Dès 2016, dans une résolution des plus explicites sur la propagande anti-européenne, le Parlement européen reconnaissait que “le gouvernement russe fait usage d’un panel étendu d’outils et d’instruments” qu’il fait passer pour des agences d’information comme les médias Sputnik ou RT, et qui permettent à la Russie de “se présenter comme le seul défenseur des valeurs chrétiennes traditionnelles, afin de s’attaquer aux valeurs démocratiques, de diviser l’Europe”. Face à cette prise de conscience de l’influence russe dans la propagation de la désinformation en Europe et de la tentative de la déstabiliser, l’Union européenne a fini par prendre des mesures.

Dans le contexte inédit de la lutte contre la désinformation liée à la crise sanitaire, le Service européen d’action extérieure – sorte de ministère des affaires étrangères de l’Union européenne – a publié un rapport le 28 avril dernier, qui dresse un aperçu des activités de dénigrement visant à susciter la méfiance à l’égard de certains vaccins, et de la désinformation concernant la gestion des mesures de santé publique par l’Union européenne. Aussi, un site du service européen d’action extérieure, EU vs Desinfo a été lancé, entièrement dédié à la lutte contre la campagne de désinformation russe, ce site n’est cependant pas la première tentative de l’exécutif européen de lutter contre la désinformation. La représentation en France de la Commission européenne avait déjà lancé en 2016 Les décodeurs de l’Europe, un site  qui se donne pour but de répondre aux idées reçues sur l’Union. Enfin, pour ne pas oublier les jeunes citoyens européens, un kit à disposition des élèves et des professeurs a été publié par l’Union européenne afin de donner aux plus jeunes les outils leur permettant de détecter une fausse information. 

Par ailleurs, les médias russes tels que Sputnik et Russia Today (RT), médias contrôlés par le pouvoir russe, sont aussi accusés de désinformation et “les réseaux sociaux font partie de l’artillerie de ces médias”. Et pour parvenir à leurs fins, ils font passer des émotions précises telles que l’anxiété ou la colère afin non seulement de gagner l’adhésion des utilisateurs et de les inciter à partager les contenus et donc contribuer à la diffusion de la désinformation. 

Les médias pro-russes permettent à la Russie de se positionner comme une puissance capable de défendre les valeurs chrétiennes, européennes, et anti-libérales. Un site comme le média russe Geopolitica, autre média versant dans la désinformation, présente sa mission comme une bataille menée contre “la dictature de l’idéologie libérale”. 

D’après l’hebdomadaire l’Obs, les médias russes tels que Sputnik et RT, “se montrent très proches de la droite pro-russe et du Front national. Ces médias font de Marine Le Pen le personnage politique le plus important de France”. Par ailleurs, le soutien du gouvernement russe aux extrêmes apparaît encore plus évident avec les prêts accordés au parti de Marine Le Pen comme le souligne Médiapart.

Pour Jean-Yves Camus, “l’extrême droite est persuadée que l’Europe appartient aux Européens, que les Européens sont blancs, de culture chrétienne

Dès lors, comment expliquer un tel lien entre le Rassemblement national et la Russie ? Pour le spécialiste de l’extrême droite Jean-Yves Camus, chercheur à l’IRIS, “l’extrême droite est persuadée que l’Europe appartient aux Européens, que les Européens sont blancs, de culture chrétienne”. Conséquence logique selon le chercheur, “les autres, quels qu’ils soient, n’ont pas leur place ici. Le Rassemblement national, sa position actuelle, c’est l’arrêt de l’immigration”. La désinformation russe est donc beaucoup portée sur la question des frontières, ce que les partis d’extrême droite en Europe, relaient avec une d’autant plus de facilité qu’ils se sentent proches du modèle russe.

Jean-Yves Camus explique ainsi que la Russie est un modèle de société auquel le parti d’extrême droite français aspire, avec un rôle fondamental de la famille, un fort nationalisme et un pouvoir autoritaire. C’est pour cette raison que le parti de Marine Le Pen s’est intéressé au régime de Vladimir Poutine et c’est parce qu’il a compris que l’extrême droite française adhérait à son modèle politique qu’il a accepté de soutenir le Rassemblement national.

Mais l’extrême droite française n’est pas la seule cible. En Hongrie, le parti au pouvoir est fortement influencé par la Russie. Symbole fort, on retrouve les thèses du Kremlin dans les discours politiques du Fidesz, parti de Viktor Orban, le Premier ministre hongrois. Les membres du Fidesz ont par exemple diffusé la thèse selon laquelle le milliardaire Hongro-américain Georges Soros et la famille Clinton voudraient renverser le gouvernement des États-Unis. Cette influence Russe est accentuée par le fait qu’il existe peu de médias indépendants du gouvernement en Hongrie. En 2016, l’un des derniers quotidiens indépendants, Népszabadság, a disparu des étals avant d’être racheté par un proche du Premier ministre. Depuis, il est plus difficile pour les médias de s’écarter de la ligne critique de l’action du parti au pouvoir. Le cumul de la diffusion des informations par les membres du Fidesz ainsi que le manque d’indépendance des médias permet à la désinformation de se propager très rapidement, faisant de la Hongrie un point d’ancrage de propagation de la désinformation en Europe

La Russie, en cherchant à propager la désinformation pour décrédibiliser le modèle européen, et en soutenant une extrême droite hostile à l’ouverture des frontières, cherche à le déstabiliser pour s’imposer comme la seule puissance capable d’incarner les valeurs traditionnelles de l’Europe.

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