Pour Roselyne Bachelot, “Amazon se gave, à nous de ne pas les gaver”

Création : 4 novembre 2020
Dernière modification : 21 juin 2022

Auteur : Jean-Paul Markus, Professeur de droit public à l’Université Paris-Saclay

Source : Le Monde, 2 novembre 2020

Les pouvoirs publics ne peuvent pas appeler à boycotter une entreprise qui opère légalement sur le territoire français. On peut comprendre le désarroi de Roselyne Bachelot devant les conséquences de l’interdiction de la vente en magasin de certains produits et le bénéfice qu’en tire Amazon. Mais en discriminant une entreprise, elle a violé le principe d’égalité, et en la dénigrant elle a aussi violé le principe de neutralité.

Qu’il y ait un véritable sujet économique ou politique à assister impuissant au triomphe d’Amazon sur fond de fermeture des magasins en dur pour cause de pandémie, ce n’est pas contestable. Mais en appelant, avec quelques autres membres du gouvernement dont le premier des ministres, à ne pas acheter chez Amazon, en nommant cette entreprise, Mme Bachelot enfreint gravement le principe d’égalité.

Dans un État où le principe d’égalité est le premier terme de la devise, et où l’administration est soumise au principe de neutralité, un ministre ne peut encourager à acheter Peugeot plutôt que Renault, à se fournir chez le libraire du coin plutôt que chez Amazon. Lorsque l’entreprise visée est installée dans un pays de l’Union européenne, cela enfreint en plus le principe de libre circulation des biens et marchandises, et de non-discrimination en raison de la nationalité au sein de l’Union européenne.

De plus, en droit, l’appel à ne pas acheter les produits d’une entreprise est un appel au boycott. Chaque fois que des organismes en charge d’un service public ont encouragé de telles pratiques, ils ont été sanctionnés par le juge. L’ordre des chirurgiens-dentistes a été frappé d’une amende en 2019 pour avoir appelé à boycotter la société Groupon car elle incitait baisser les honoraires en jouant sur la concurrence. L’ordre des pharmaciens a été condamné à l’amende en 1997 pour avoir appelé à boycotter une entreprise de portage des médicaments à domicile, qui menaçait le commerce pharmaceutique. Plus grave, le maire de Seclin a été condamné pénalement en 2004 pour avoir appelé au boycott des produits israéliens, alors que de simples particuliers ou militants ne sont pas punissables pour cela (Cour européenne des droits de l’homme, 2020). C’est bien qu’une autorité publique doit garder une parfaite neutralité s’agissant de la concurrence entre les opérateurs économiques.

Il en va de même pour Anne Hidalgo, Maire de Paris, lorsqu’elle clame : « N’achetez pas sur Amazon ».

L’atteinte au principe d’égalité se double d’une atteinte au devoir de neutralité des pouvoirs publics, lorsqu’il y a dénigrement : Amazon se « gaverait » sur le dos des autres commerces selon Roselyne Bachelot.

Peut-on interdire par décret la vente en ligne des produits déjà interdits à la vente en dur ? Il n’y a aucune raison sanitaire à cela, et le décret serait donc illégal. Une des solutions serait de faire voter une loi en urgence, destinée à rétablir une concurrence loyale entre commerçants.

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