Louis Boyard versus Cyril Hanouna dans TPMP

Création : 18 novembre 2022

Auteur : Badr Bouzerda, master de droit des médias électroniques, Aix-Marseille Université 

Relecteur : Philippe Mouron, maître de conférences en droit privé, Aix-Marseille Université, Institut de recherches et d’études en droit de l’information et de la culture (IREDIC)

Secrétariat de rédaction :  Emma Cacciamani et Yeni Daimallah

Neuf minutes de clash ou presque dans l’émission TPMP sur la chaîne C8, durant lesquelles Cyril Hanouna tente de couvrir par des invectives et insultes les paroles d’un député sur Vincent Bolloré, patron du groupe Canal+ auquel appartient justement C8. L’ARCOM devra dire s’il s’agit d’un simple divertissement ou d’une censure de l’information, contraire à la loi.

TPMP est le sigle de “Touche pas à mon poste”. Il s’agit d’une émission créée et animée par Cyril Hanouna et diffusée en direct sur la chaîne C8 appartenant au groupe Canal+, lui-même détenu par le groupe de Vincent Bolloré. 

Les faits : un clash de neuf minutes avec insultes envers un député

Louis Boyard, député LFI-NUPES du Val-de-Marne, était invité sur le plateau le 10 novembre 2022 afin de débattre de la question de l’accueil des migrants du navire humanitaire Ocean Viking. À cette occasion, Louis Boyard a souligné le fait qu’en France, cinq personnes possèdent autant que 25 millions de personnes et a notamment pointé du doigt Vincent Bolloré, ajoutant que ce dernier était poursuivi par un collectif de 150 Camerounais en raison de la déforestation qui serait à l’origine de la crise migratoire. 

En réaction, Cyril Hanouna a tenté de faire taire Louis Boyard, lui rappelant qu’il était dans le groupe Canal détenu par ledit Vincent Bolloré. Face au député qui persistait, le présentateur s’est lancé dans une polémique de presque neuf minutes, au cours desquelles il est devenu insultant, tenant notamment les propos suivants : “qu’est-ce que t’es venu foutre ici ?” ; “je m’en bats les couilles que tu sois député” ; “espèce d’abruti” ; “dès que tu parles (à l’Assemblée nationale) ils te ferment ta gueule” ; “t’es une merde” ; “tocard, va” ; “bouffon, va” ; “t’es un nase”.  Cyril Hanouna a ajouté qu’il ne comprenait pas pourquoi le député était venu sur le plateau de l’émission alors qu’il aurait pu simplement la boycotter. Dans une atmosphère tendue, l’animateur entraînant le public et les autres chroniqueurs à lui emboîter le pas et se montrant véhément voire menaçant, Louis Boyard a fini par quitter le plateau sans avoir fait passer son message à propos de Vincent Bolloré.

Censure ou pas censure ?

L’émission était diffusée en direct, aucun montage ne pouvait intervenir. Cyril Hanouna a souhaité couvrir les références du député à son patron par ses propres invectives, et cela notamment en rappelant à Louis Boyard qu’il avait été chroniqueur au sein de C8, comme pour lui faire perdre toute crédibilité. Dans une démarche pouvant être perçue comme d’intimidation, l’animateur s’est approché physiquement du député et l’a tancé : “moi je crache pas dans la main qui me nourrit”

Ainsi, durant un vif échange de près de neuf minutes, s’est exercée une forme censure de l’information, notamment l’information touchant aux agissements de Vincent Bolloré, que le député entendait faire passer. Cela a d’ailleurs conduit Louis Boyard à demander à l’Assemblée nationale l’ouverture d’une commission d’enquête afin de “mesurer les ingérences de Vincent Bolloré sur les médias qu’il possède”, avec pour objectif notamment d’auditionner Vincent Bolloré et Cyril Hanouna.  

La loi du 30 septembre 1986  prévoit que “La communication au public par voie électronique est libre”, et que “l’exercice de cette liberté ne peut être limité que dans la mesure requise (…) par le respect de la dignité de la personne humaine, de la liberté et de la propriété d’autrui, du caractère pluraliste de l’expression des courants de pensée et d’opinion”. La question est donc : Cyril Hanouna a-t-il enfreint ce texte en étouffant littéralement la parole de Louis Boyard sous ses invectives et celles du public ?  

Cette même loi prévoit que l’Autorité de régulation de la communication audiovisuelle et numérique (ARCOM, ex-Conseil supérieur de l’audiovisuel) veille au respect de l’honnêteté, de l’indépendance et du pluralisme de l’information et des programmes, exigence reprise dans les conventions passées entre cette autorité et chaque chaîne. Par ailleurs, l’ARCOM doit s’assurer “que les intérêts économiques des actionnaires des éditeurs de services de communication audiovisuelle et de leurs annonceurs ne portent aucune atteinte à ces principes”. Or en l’occurrence, une censure semble bien avoir eu lieu par l’outrance et l’intimidation à l’encontre du député, ce qui a conduit la présidente du groupe LFI à l’Assemblée nationale Mathilde Panot à adresser un courrier au président de l’ARCOM

Il faut ajouter que si l’animateur a une responsabilité éditoriale quant au contenu de son émission, celui-ci a aussi une obligation de maîtrise de son antenne conformément à la convention signée entre le CSA et C8 (article 2-2-1). Le caractère outrancier et intimidant constitue-t-il un manquement à cette convention ?

Information malhonnête ou honnête divertissement ?

La séquence en question a été reprise de façon virale sur les réseaux sociaux, notamment Twitter où l’on constate un certain acharnement à l’encontre de Cyril Hanouna ( #HanounaGrosCon, #BoycottTPMP). Ce ne sont pas tant les insultes proférées que la relation entre un animateur de télévision et son patron qui font l’objet de critiques. Le Conseil supérieur de l’audiovisuel (devenu ARCOM entretemps) avait déjà rappelé en avril 2018 que “l’éditeur d’un service de communication audiovisuelle doit assurer l’honnêteté de l’information et des programmes qui y concourent. Il veille à éviter toute confusion entre information et divertissement”.  

TPMP passe pour une émission de divertissement, faisant appel à des chroniqueurs et non des journalistes. Si tel est le cas, elle n’est pas tenue de respecter l’honnêteté de l’information. Mais cet argument se discute dans la mesure où l’émission peut aussi être perçue comme un programme d’information, au vu des sujets qui y sont abordés : elle traite de questions d’actualité, et fait intervenir des personnalités publiques et politiques, en particulier lors des élections. Elle est de plus diffusée à des horaires de programmes d’information. L’ARCOM qui a à ce propos été saisie et a décidé d’ouvrir une procédure de sanction, aura donc pour mission de trancher concrètement la question de savoir si TPMP est une émission de divertissement ou d’information. Si l’ARCOM décide qu’il s’agit d’une émission d’information, alors il y a non-respect des obligations d’honnêteté, d’indépendance et de pluralisme. Il y aurait alors de fortes chances que l’autorité sanctionne la chaîne. L’article 4-2-2 de la convention entre l’ARCOM et C8 prévoit plusieurs types de sanctions à cet effet, notamment des sanctions pécuniaires, ou encore la suspension d’un mois au plus de la chaîne même, d’une catégorie de programmes, ou d’une ou plusieurs séquences publicitaires. Les frasques de TPMP ont d’ailleurs déjà valu à C8 d’être condamnée à plusieurs reprises, et en particulier à une amende record de 3 millions d’euros dans l’affaire du canular homophobe. Ainsi, la probabilité d’une sanction infligée par l’autorité paraît sérieuse.

Deux questions juridiques sont en cause : d’abord, sans en avoir l’air, Cyril Hanouna n’a pas laissé le député s’exprimer, ce qui serait une atteinte à la liberté d’expression. Ensuite, peut-on critiquer un patron sur sa propre chaîne de télévision, ce que Cyril Hanouna a considéré comme “coup d’éclat” prémédité ? En sous-entendant que le député aurait pu aller sur une autre chaîne faire ses déclarations, l’animateur a-t-il enfreint les principes d’indépendance et de pluralisme de l’information dans les services de télévision ? 

La plainte de Louis Boyard pour outrage

Le Code pénal punit de 7 500 euros d’amende les “paroles, gestes ou menaces, les écrits ou images de toute nature (…) adressés à une personne chargée d’une mission de service public, dans l’exercice ou à l’occasion de l’exercice de sa mission, et de nature à porter atteinte à sa dignité ou au respect dû à la fonction dont elle est investie (…).”. Une des sanctions peut consister en la condamnation à des travaux d’intérêt général. De plus, il est à noter que Louis Boyard s’est constitué partie civile, il pourra donc prétendre à d’éventuels dommages et intérêts si le juge en décide ainsi. 


Dans le cadre d’un partenariat avec le Master 2 Droit des médias électroniques de l’Université d’Aix-Marseille, Les Surligneurs vous proposent une sélection d’articles entre novembre 2022 et janvier 2023. Plus d’articles peuvent être consultés sur le site internet de l’Institut de recherches et d’études en droit de l’information et de la culture (IREDIC)

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