Liban : Emmanuel Macron au journaliste Georges Malbrunot : “Ce que vous avez fait est grave d’un point de vue déontologique”

Création : 7 septembre 2020
Dernière modification : 20 juin 2022

Auteur : Jean-Paul Markus, professeur de droit public à l’Université Paris-Saclay

Source : Europe 1, 4 septembre 2020

En droit, on peut dire que le Président s’est livré à une sorte de rappel à la loi, estimant que Georges Malbrunot avait commis une faute. Mais sur la forme, cette façon d'interpeler le journaliste publiquement sans qu’il puisse se défendre vu le contexte, constitue une tentative d’intimidation, volontaire ou non. Sur le fond, le Président se trompe de cible : le fautif est plutôt celui qui a violé son devoir de secret. Reste que Georges Malbrunot aurait dû consulter l’Élysée avant de publier.

Le journaliste-reporter Georges Malbrunot, couvrant la visite du Président français à Beyrouth, a vu ce dernier le tancer publiquement et vertement. La raison : la parution au Figaro, presque mot pour mot, d’un entretien entre le Président et un responsable du parti Hezbollah libanais, au cours duquel, en substance, le premier demandait au second de prouver qu’il était bien libanais et que son agenda n’était pas exclusivement iranien. « [Ce que vous avez fait est] irresponsable pour la France et les intéressés ici, (…) non professionnel et mesquin » a ajouté M. Macron. Le Président semble se tromper de cible sur la forme, mais le journaliste aurait pu se montrer plus précautionneux sur le fond.

Sur la forme : on a fait plus adroit. Sous un déluge de caméras et de micros, le Président s’en est pris à un journaliste qui n’était à l’évidence pas en mesure de répondre ou se défendre. Il ne l’a pas menacé formellement. Mais en lui signifiant publiquement qu’il aurait agi en dépit des intérêts du Liban et de la France, le Président a volontairement ou non tenté d’intimider toute la profession sur ce dossier afin qu’elle n’en dévoile pas plus que ce qu’il laisse lui-même filtrer. Rien d’illégal d’un point de vue strictement juridique. Le Président ne s’en est pas pris à la liberté de la presse mais à ce qu’il considérait comme un abus de cette liberté. Une sorte de rappel à la loi en somme et c’est bien le rôle d’un Président de la République. Reste que sur la forme, un rappel à la loi ne consiste pas à stigmatiser publiquement, et que sur le fond, on se demande de quelle loi il peut bien s’agir.

Sur le fond, quelle faute déontologique ? Nous avons cherché quel devoir déontologique aurait pu interdire à Georges Malbrunot de publier l’entretien entre le Président et le chef du parti Hezbollah. Il n’existe pas de loi ni de règlement sur la déontologie des journalistes, mais plusieurs chartes à valeur purement incitative. La Charte d’éthique mondiale des journalistes de 2019 stipule qu’un journaliste « digne de ce nom » veillera à la « collecte et la publication honnêtes des informations » (article 2). On retrouve cette obligation d’honnêteté dans d’autres chartes, comme le Code des Principes de la Fédération internationale des journalistes, et dans les délibérations du CSA. Si Georges Malbrunot a pu obtenir le verbatim quasi complet d’un entretien hautement confidentiel et sensible, c’est manifestement qu’un des témoins directs de cet entretien le lui a fourni en dépit de son devoir de secret professionnel. Or c’est plutôt de ce côté-là que M. Macron devrait chercher la faute professionnelle, faute d’autant plus grave que si le « fuiteur » en question avait rapporté les mêmes propos à la Chine ou la Russie et pas à un journaliste, il serait sous les verrous pour intelligence avec une puissance étrangère.

Georges Malbrunot s’est-il montré « irresponsable » ? La charte de 2019 prévoit que « la responsabilité du/de la journaliste vis-à-vis du public prime sur toute autre responsabilité, notamment à l’égard de ses employeurs et des pouvoirs » : sa fonction n’est donc pas de préserver les intérêts diplomatiques ou militaires de la France, sauf en cas de mise en danger de personnes. Car en effet la liberté d’informer s’arrête là où commence l’atteinte à l’ordre public. La Cour européenne des droits de l’homme le rappelle : « la presse ne doit pas franchir certaines limites, tenant notamment à la protection de la réputation et aux droits d’autrui ». Mais on ne voit pas dans le cas présent en quoi la transcription fidèle des propos du Président menace autrui ou même l’ordre public.

Deux réserves tout de même sur cette révélation : d’abord, des propos si sensibles, rapportés par une source ignorant si manifestement son devoir de secret, ne méritaient-ils pas, de la part de Georges Malbrunot, une vérification ? Et en conséquence, s’agissant de propos non publics du Président, Georges Malbrunot aurait à notre sens dû consulter l’Élysée préalablement : la charte de 2019 prévoit que le journaliste « informera les personnes interrogées que leurs propos et documents sont destinés à être publiés ». « Interroger » ou rapporter fidèlement des propos obtenus grâce à une fuite, est-ce très différent ? D’autant plus qu’une source qui viole son obligation de secret professionnel peut elle-même ne pas être très fiable. Coïncidence, le Président Trump vient avec moins de nuance de demander le licenciement d’une journaliste de Fox news pour une affaire semblable, lui reprochant le même manquement.

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