Comment la désinformation exploite-t-elle la crise afghane ?

Création : 1 octobre 2021
Dernière modification : 24 juin 2022

Auteur : Tommaso Canetta, rédacteur en chef adjoint de Pagella Politica, pour le réseau de fact-checking EDMO : AFP, Correctiv, Demagog, Dpa, Les Surligneurs, Maldita, Newtral, PagellaPolitica/Facta, VerificaRTVE

Cet article est une traduction de l’anglais d’une enquête collaborative réalisée par l’Observatoire européen des médias numériques (EDMO), avec la participation des Surligneurs. L’article original publié le 23 septembre peut être consulté ici.

Après le retrait des États-Unis et de leurs alliés d’Afghanistan, et le retour au pouvoir des Talibans, un grand nombre d’articles et de contenus connexes ont été partagés en ligne. Parmi eux, beaucoup étaient faux ou trompeurs. Nous avons rassemblé des articles de fact-checking sur l’Afghanistan provenant de neuf organisations européennes différentes (AFP, Correctiv, Demagog, Dpa, Les Surligneurs, Maldita, Newtral, PagellaPolitica/Facta, VerificaRTVE) et nous avons analysé les récits récurrents et les principales cibles de la désinformation.

Voici ce que nous avons découvert :

  • la grande majorité des contenus faux ou trompeurs n’ont pas de cible spécifique et semblent n’être qu’un simple appât à clics.
  • une quantité faible mais significative de contenus faux ou trompeurs vise des personnalités politiques ou des gouvernements occidentaux.
  • un nombre faible mais significatif d’articles faux ou trompeurs cible les migrants 

Examinons de plus près ces catégories, en mettant l’accent sur la dernière puisque de l’avis de nombreuses organisations de fact-checking participant au réseau EDMO, c’est celle qui peut s’avérer la plus dommageable et qui présente le plus fort potentiel de croissance au cours des prochains mois.

La désinformation générique sur l’Afghanistan

Hormis la confusion initiale et la désinformation habituelle sur des situations spécifiques liées à l’évacuation (fausses comparaisons avec le passé, par exemple), la majeure partie de la désinformation liée à la situation en Afghanistan et vérifiée par les organisations participant à cette enquête, n’a pas de cible spécifique ou bien exploite de manière générale la réputation négative pré-existante des Talibans. Elle vise à attirer l’attention du grand public avec des contenus très émotionnels ou qui attirent l’attention (click-baiting), tels que des photos, des vidéos ou des histoires.

Violence contre les femmes et les chrétiens

Le premier type de contenu hautement émotionnel que nous avons trouvé parmi les contenus faux ou trompeurs est celui qui concerne la violence des Talibans, en particulier à l’égard des femmes. Des histoires vraies et terribles sur la violence des talibans à l’égard des femmes ont très probablement suscité un intérêt du public et, assez rapidement, de fausses histoires ont commencé à circuler.

Par exemple, dans différents pays européens, une vidéo de l’exécution d’une femme a circulé en août et septembre. Elle date en fait de 2015 et a été enregistrée en Syrie (une vidéo similaire impliquant l’exécution de nombreux hommes provient également de Syrie). Un autre contenu similaire – diffusé notamment en Espagne – raconte l’histoire qui n’a pas pu être confirmée d’une pilote de l’armée, Safia Pirouzi, lapidée à mort par les Talibans, ou la vidéo d’une femme brûlée vive par une foule en colère, une vidéo enregistrée en réalité en Amérique du Sud en 2015.

De même, l’histoire – ancienne et sans aucun fondement factuel – selon laquelle les Talibans seraient prêts à tuer plus de deux cents missionnaires chrétiens a largement circulé en Europe ces dernières semaines (par exemple en France, en Italie et en Pologne).

Des histoires invraisemblables

Parmi les autres fausses histoires concernant l’Afghanistan qui ont circulé ces dernières semaines, citons par exemple celle affirmant qu’un avion américain au départ de Kaboul – celui sur lequel certains citoyens afghans ont essayé de monter dans une tentative désespérée de quitter le pays – n’était pas un vrai avion mais un avion gonflable. Ou encore la vidéo d’un homme mort accroché à un hélicoptère et survolant Kaboul : l’homme était en fait vivant et il essayait– sans succès – de placer le drapeau des Talibans au sommet d’un immeuble. Néanmoins, les fausses histoires sur l’Afghanistan ne sont pas toujours négatives. Différents comptes de réseaux sociaux ont par exemple diffusé une histoire sur un philanthrope qui aurait acheté trois avions pour évacuer les réfugiés d’Afghanistan.

De faux contenus liés à des événements réels

Un troisième type de contenu de désinformation, bien exploité, dont l’objectif principal est d’attirer du trafic sur les réseaux sociaux, est basé sur des événements réels, par la déformation des détails ou la réutilisation de matériel ancien associé à un faux contexte. Par exemple, après l’attaque terroriste à l’aéroport de Kaboul le 26 août, de nombreuses fausses vidéos et photos de l’attaque ont circulé en Europe. La plupart d’entre elles sont liées à des attaques terroristes différentes et antérieures, survenues en Afghanistan ou au Moyen-Orient, mais parfois elles sont liées à des situations complètement différentes. Par exemple, la photo d’une rivière rouge de sang a été associée à l’attaque de Kaboul. L’image était réelle, mais elle provenait en fait d’une manifestation qui s’est déroulée en Afghanistan en 2017 contre les victimes civiles de la guerre.

Une désinformation visant les gouvernements ou les hommes politiques occidentaux

La crise afghane a également été utilisée pour attaquer des personnalités politiques ou des régimes politiques. Les États-Unis en sont souvent la cible : une fausse histoire circulant sur Internet les a accusés d’abandonner leurs chiens militaires et d’exposer les animaux à la violence des Talibans. Les États-Unis ont également été accusés de faire payer jusqu’à 2 000 dollars aux citoyens afghans qui voulaient fuir le pays, même s’ils avaient le droit de quitter le pays (cette histoire est également fausse).

Les gouvernements européens ont également été la cible de désinformation, notamment en Allemagne. Par exemple, une vieille photo d’un avion presque vide au départ de Kaboul a été utilisée pour attaquer le gouvernement allemand pour ne pas avoir fait sa part dans l’évacuation des réfugiés afghans. La photo date en fait de 2017. L’armée allemande a été accusée d’être plus préoccupée par le fait de ramener en Allemagne des boissons alcoolisées que des réfugiés, mais l’histoire diffusée en ligne était sans fondement.

Les réseaux sociaux ont rapporté que le ministre allemand des affaires étrangères, Heiko Maas (SPD), a déclaré dans une interview à ZDF que “nous offrirons aux réfugiés afghans en Allemagne un meilleur Afghanistan qu’ils n’ont jamais eu”. Une citation totalement inventée.

Une histoire similaire s’est produite en Espagne. Un message devenu viral sur les réseaux sociaux prétendait que Yolanda Diaz (députée de Unidos Podemos, l’alliance de gauche espagnole, et ministre du travail et de l’économie sociale) avait demandé l’accueil immédiat en Espagne de 40 000 réfugiés afghans. Cette affirmation, elle aussi, est une invention complète.

En Italie, un contenu satirique affirmant que la dirigeante du parti nationaliste Fratelli d’Italia, Giorgia Meloni, avait demandé un blocus maritime autour de l’Afghanistan (qui n’a pas de frontières maritimes) a été interprété à tort comme étant vrai et est devenu viral.

Ce type de désinformation a une cible claire – le gouvernement, la majorité, les partis d’opposition, etc. – mais jusqu’à présent, il ne semble pas avoir un impact important. Il est toutefois possible qu’à l’avenir, si un grand nombre de réfugiés arrivent d’Afghanistan, de fausses déclarations qui n’ont jamais eu lieu puissent être attribuées à différents politiciens afin de nuire à leur crédibilité et à leur profil public.

La désinformation cible aussi les migrants

Une ligne de désinformation sur l’Afghanistan particulièrement inquiétante qui ressort de  notre analyse concerne les migrants. Nous avons mis en évidence trois messages principaux qui sont véhiculés par la désinformation :

Le premier message est, d’après les documents que nous avons recueillis, le plus viral en Europe et s’inscrit dans un préjugé préexistant. Dans cet article, nous nous concentrerons sur celui-ci.

Il est vrai que les migrants afghans, et les migrants en général, sont en majorité des hommes adultes, mais les femmes et les enfants représentent des pourcentages importants. Par exemple, sur les 530 000 demandeurs d’asile afghans qui sont arrivés en Europe au cours des dix dernières années, près d’un tiers étaient des femmes et plus d’un quart étaient des enfants de moins de 14 ans. Pourquoi diffuser un message exagéré selon lequel les migrants afghans sont tous des hommes adultes ?

À en juger par les commentaires sur le contenu faux ou trompeur, il semble que dépeindre les migrants comme des hommes adultes soit plus effrayant pour un public ayant une sensibilité xénophobe. En outre, cela contribue à soutenir l’accusation selon laquelle ces migrants sont des “lâches” qui laissent les femmes derrière eux, aux mains des Talibans, et enfin, cela soutient l’idée que ce ne sont pas de “vrais” réfugiés (car seuls les femmes et les enfants devraient l’être).

Il est possible que ce récit prépare déjà le terrain pour une campagne de désinformation contre l’arrivée éventuelle d’un nombre important de réfugiés en provenance d’Afghanistan.

Comment ce récit a-t-il été diffusé ? Les organisations qui ont participé à cette enquête ont trouvé différentes photos, généralement anciennes et décontextualisées ou falsifiées, montrant des avions remplis d’hommes adultes prétendument en partance d’Afghanistan. Les messages qui accompagnent ces photos sont du type décrit ci-dessus : les hommes qui partent sont des “lâches” ou “ne sont pas de vrais réfugiés” ; s’il n’y a pas de femmes ni d’enfants parmi les réfugiés, cela signifie prétendument que le pays n’est pas réellement un endroit dangereux, etc.

Nous avons sélectionné en particulier une photo d’un avion rempli d’adultes masculins afghans, qui a circulé en Allemagne, en France, en Italie, en Espagne, en Pologne, en Belgique, en Autriche, en Grèce et en Croatie. La photo représente en fait des citoyens afghans renvoyés en Afghanistan depuis la Turquie en 2018.

Nous avons essayé de comprendre qui est responsable de sa propagation. La réponse n’est pas univoque, mais il semble que les groupes d’extrême droite et anti-immigration soient parmi ceux qui ont donné un élan significatif à cette histoire. Par exemple, en Allemagne, l’élu AfD (Alternative pour l’Allemagne) Jonas Dünzel a partagé l’image sur ses réseaux sociaux. En Croatie, elle a circulé en particulier dans les groupes Facebook anti-immigration. En Grèce, elle a été partagée sur Twitter par Kyriakos Velopoulos, leader du parti nationaliste Hellenic Solution. En Pologne, elle a été partagée par des pages de fans axées sur des contenus politiques engageants et polarisants.

Ces dernières semaines, la grande majorité du contenu faux ou trompeur concernant l’Afghanistan n’avait pas de cible spécifique ou exploitait de manière générale la réputation négative des Talibans. Il semble qu’il s’agissait principalement d’attirer l’attention ou d’exploiter le haut niveau d’attention du grand public sur la question (click-baiting). Il faut néanmoins relever qu’un nombre important de fausses nouvelles visaient les gouvernements, les personnalités politiques et les migrants. Ce dernier cas est, à notre avis, le plus pertinent.

Les messages véhiculés par ces fausses nouvelles concernant les migrants afghans propagent notamment l’idée selon laquelle il s’agit uniquement d’adultes de sexe masculin abandonnant leurs femmes et leurs enfants aux Talibans, ainsi donc qualifiés de “lâches” et/ou de “faux réfugiés“.


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