Triangulaire, quadrangulaire : pourquoi certaines circonscriptions auront à choisir entre plus de deux candidats dimanche ?

Création : 16 juin 2022
Dernière modification : 17 juin 2022

Autrice :  Camille Kress, Sciences Po Saint-Germain-en-Laye

Relecteur : Jean-Pierre Camby, professeur associé de droit public,Université Paris-Saclay, co-auteur du Code électoral annoté et commenté (éditions Dalloz, 2020)

Relecteur : Vincent Couronne

Secrétariat de rédaction :  Yeni Daimallah et Charles Denis

 

Dimanche, quelques rares électeurs auront à choisir non pas entre deux mais trois finalistes pour les législatives. Explications.

Qu’est ce qui rassemble Philippe Juvin dans les Hauts-de-Seine, Alexandre Freschi dans le Lot-et-Garonne et Jean-Pierre Cubertafon en Dordogne ? S’ils sont relativement connus sur la scène politique, ce n’est pas leur célébrité qui les rassemblent durant cet entre-deux-tours. En effet, les trois candidats sont certes qualifiés pour le second tour des élections législatives mais ils ont également comme point commun de ne pas faire face à un seul et unique adversaire mais bien plusieurs lors du second tour. Pourquoi ?

Le système électoral permet la qualification de plus de deux candidats au second tour des élections législatives, à condition bien sûr de respecter certaines conditions.

Qu’est-ce qu’une triangulaire ?

On appelle élection triangulaire un second tour où trois candidats ont atteint le seuil de maintien et ne se désistent pas. Pour le cas des élections législatives, le  Code électoral fixe ce taux à 12,5 % des électeurs inscrits dans la circonscription. Compte tenu du nombre élevé d’abstentions, ce seuil est difficile à atteindre : il s’agit de donner une assise certaine à la candidature du second tour, en fonction de la représentativité des candidats telle qu’elle résulte de la participation au premier tour. En revanche, aucune condition n’est posée à l’élection finale, lors du second tour, en termes de représentativité mesurée par rapport au corps électoral dans son ensemble.

Cependant, ce même le Code électoral prévoit tout de même l’éventualité qu’un ou même aucun candidat n’atteigne les 12,5% des suffrages exprimés. Dans ce cas, seuls les deux candidats arrivés en tête se maintiennent au second tour.

Un phénomène rare certes, mais pas exceptionnel et propre aux législatives

Il est vrai que l’on entend presque plus parler des triangulaires lors des législatives, car le taux d’abstention a tellement progressé que les triangulaires relèvent d’un phénomène aussi résiduel. Dans le passé, le phénomène s’est produit au point de peser fortement sur les résultats : en 1997, on comptait ainsi 79 triangulaires, essentiellement dues au maintien des candidats du Front National. Aussi, cela ne veut pas pour autant dire qu’il ne se produit pas dans d’autres élections. De nombreuses autres élections locales en France peuvent ainsi envisager une triangulaire au second tour.

Avec la réforme des élections régionales en 2003, un second tour est organisé si aucune liste n’obtient la majorité absolue des suffrages exprimés à l’issue du premier tour. Le Code électoral fixe pour les élections municipales dans les communes de plus de 1000 habitants  le seuil de qualification au second tour à 10 % des suffrages exprimés, avec une possibilité pour les listes ayant obtenu plus de 5 % des suffrages exprimés de fusionner avec une autre liste qualifiée. S’agissant des élections départementales, le Code électoral prévoit également un seuil à 12,5 % du nombre d’électeurs inscrits. 

Ainsi, on comptait 46 cas d’élections triangulaires à l’issue du premier tour des législatives de 2012, contre seulement 8 à l’issue du premier tour du dimanche dernier, ce qui n’a pas de quoi faire basculer la majorité comme en 1997. En cause ? L’abstention, qui rend mécaniquement plus difficile la possibilité d’atteindre 12,5 % des inscrits quand on est en 3e position. Et en 2017, avec une abstention légèrement plus faible, il n’y avait… qu’une seule triangulaire.

Inexistantes depuis 1973 pour les législatives, les quadrangulaires (quatre qualifiés pour le second tour), se sont produites de temps à autre pour des élections municipales ou départementales. Il y eut même une sexangulaire (six qualifiés !) pour le cas de la municipale de Taiarapu-Est Faaone (Tahiti) en 2014. Le candidat arrivé en tête n’avait ainsi que 82 voix d’avance sur le sixième qualifié. On pourrait même théoriquement concevoir la possibilité d’une octangulaire pour désigner un second tour avec 8 candidats, dans l’éventualité que la participation est de 100% et que chaque candidat recueille très exactement 12,5% des voix, ce qui, on en conviendra, est matériellement impossible.

Quelles conséquences pour le second tour ?

En cas de triangulaire, des retraits peuvent avoir lieu, si par exemple l’un des concurrents estime qu’il ou elle n’a aucune chance de l’emporter au regard des reports de voix. Mais ce qui retient le plus l’attention dans les situations politiques passées, ce sont les désistements en faveur du “front républicain”, ce qui fait que le candidat le plus mal placé se désiste pour éviter une dispersion des voix et l’élection d’un candidat ou d’une candidate d’extrême droite. 

C’est ainsi que, lors de l’élection législative de 2012, seulement 34 élections triangulaires se sont effectivement tenues au second tour, alors qu’elles étaient possibles dans 46 cas. 8 candidats se sont donc retirés au profit d’un autre, le plus souvent pour faire barrage au FN. À l’issue du premier tour de dimanche dernier, les cas de triangulaires dans certaines circonscriptions font ainsi l’actualité, notamment dans le département du Lot-et-Garonne : certains se désistent, comme la candidate Nupes Maryse Combres, d’autres se maintiennent, comme le député LREM sortant Alexandre Freschi, auquel le parti a retiré l’investiture.

Aujourd’hui, ces mécanismes sont purement marginaux au regard des résultats en termes de sièges concernés. De plus, la recomposition du paysage politique est telle que le passé ne peut servir de référence. En effet, pour la deuxième fois depuis 2017, le deuxième tour de l’élection présidentielle a vu s’affronter un Président soutenu par une majorité d’idéologie et de provenance politique hétéroclites et une candidate du Rassemblement National qui n’a cessé de progresser dans les urnes depuis la première candidature du parti en 1974. Aussi, le “faire barrage à …”  a commencé à perdre son sens dans un contexte où la qualification de l’extrême droite à des second tours d’élections n’est presque plus exceptionnelle.

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